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BIENVENUE DANS LA SANGUINAIRE GUINÉE-ÉQUATORIALE - ( PREMIERE PARTIE)
Au pays d’Obiang, dictateur protégé par les Etats-Unis

     
 

Pour Mother Jones, l’un des rares journaux à avoir pu enquêter en Guinée Equatoriale, ce régime liberticide n’a rien à envier à l’Irak de Saddam Hussein.

 

La poussière rouge de la jungle fait place   à une route asphaltée. Nous sommes dans les environs d'Ebebiyin , où des festivités nationales sont sur le point de commencer. Des femmes chantent et se déchantent  sur un rythme irrésistible, même si les paroles n'ont rien d'entraînant . " Nous vous attendons Monsieur le président ", chantent-elles en fang, la langue la plus parlée en Guinée

 Equatoriale
" Nous  sommes heureuses de vous voir; vous êtes le président du peuple". Dans le lointain, un nuage de poussière annonce l'arrivée du Président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo.
Le dirigeant est accompagné de 40 véhicules et dispose d'une puissance de feu suffisant pour commencer une petite guerre .
 
 

 En tête du cortège viennent des camions de l'armée, avec à leur bord des soldats v&tus de noir, sortes de Ninjas africains. Comme le Président ne fait pas entièrement confiance à son armée, les jeep placées devant sa Lexus Suv transportent  des gardes du corps marocains. Beaucoup d'entre eux, perchés sur les marchepieds, fusil d'assaut Heckler & Koch en bandoulière, scrutent l'horizon. Obiang s'est rendu dans l'arrière pays afin de fêter le 36è anniversaire de l'indépendance. Les trois jours de festivités sont émaillés de références au renversement de Francisco Macias Nguema, le premier président dictateur du pays. Macias Nguema qui faisait torturer et tuer les opposants  politiques dans un stade de football, a été renversé et exécuté en 1979, lors d'un coup d'Etat mené par un haut conseiller militaire qui était également son neveu- Teodoro Obiang Nguema.

Pour "El liberatador" comme Obiang aime à se faire appeler, le temps fort de cette fête  d'octobre est un défilé sur le plus beau ruban  d'asphalte d'Ebebiyin. Une centaine de soldats marchant au pas de l'oie ouvrent l bal, et dans l'alternance équatoriale de soleil  et d'averses, des délégations de toutes les villes et organisations du pays, dirait-on, défilent en agitant des drapeaux à la gloire du président et du parti au pouvoir.

La chaleur, les soldats, la jungle, l'orchestre qui  joue faux- je commençais à avoir l'impression  d'être tombé dans une faille temporelle. Puis j'ai remarqué les drapeaux américains. Ceux-ci étaient portés par une délégation de Mobil Guinée Equatoriale, une filiale d'ExxonMobil Ils brandissaient aussi les drapeaux blancs d'Exxon, ainsi que des pancartes où l'on pouvait lire le nom de'ExxonMobil . Venaient en suite des délégations munies  de pancartes annonçant Halliburton , Chevron,Texaco, Marathon Oil.

C es dernières années, la Guinée Equatoriale, petit pays de 500 000 habitants, est devenue le troisième plus grand exportateur de pétrole  de l'Afrique Subsaharienne,  après le Nigeria et l'Angola . Ce qui par habitant, en fait le pays le plus riche du continent. Mais une fois défalquées les sommes qui aboutissent dans les poches de la famille  et des amis du président, il reste l'un des plus pauvres. Si les échoppes  et les cafés les plus miteux  d'Ebebiyin sont décorés  de pancartes ExxinMobil, c'est encore à cause du pétrole. Et c'est aussi en raison des richesses pétrolières  du pays que de hauts fonctionnaires de Washington, et même le Président Bush, rencontrent Obiang , alors même que son régime a adressé des menaces de mort à l'ambassadeur des Etat Unies . Et si sans que nul ne s'en émeuve, Obiang persiste à se servir du Trésor public comme de son propre compte en banque privé, c'est encore et toujours à cause du pétrole.

 
 

La Guinée Equatoriale évoque parfois une parodie de kleptocratie  pétrolière. Pourtant, elle apparaît aujourd'hui pour ce qu'elle est: un exemple bien réel de la manière dont un dictateur inondé de pétrole  dollars s'enrichit -et enrichit sa famille- tout en affamant son peuple. Des sociétés américaines lui ont facilité les choses. Comme l'expliquent en détail des documents du Sénat et du ministère des Finances américains, la Riggs Bank a aidé  Obiang à placer des millions de dollars sur des comptes extraterritoriaux. Parallèlement, les compagnies pétrolières effectuaient  des versements occultes à son régime, des versements  sur lesquels enquête aujourd'hui la Securities and Exchang Commission [SEC, équivalent de l'Autorité des marches financiers],dans le cadre de la loi sur la corruption à l'étranger. Si les Etats Unies s'intéressaient avant tout à la défense des droits de l'homme, la Guinée Equatoriale aurait attiré notre attention longtemps avant le Boom pétrolier de 1995. Francisco Macias Nguema -qui se faisait appeler leader d'acier,Unique miracle de la Guinée Equatoriale et, bien entendu Président à vie - était un mélange d'Amin Dada et de Pol pot. Il a tué ou contrainte à l'exil près du tiers de la population, décimant en particulier  la petite classe instruite. Certaines de ses victimes ont été crucifiées le long de la route menant à l'aéroport. Ce fut l'un des crimes les plus abominables du XXe siècle, mais aucune puissance étrangère , mis à part l'Espagne, n'y a prêté attention, et le régime  fasciste  de Franco ne se souciait pas outre mesure des violations des droits de l'homme dans son ancienne colonie.  Le putsch d'Obiang a été bien accueilli et son régime est loin d'être aussi dur  que l'a été celui de son oncle. Ce qui ne relève pas de l'exploit.

De récents rapports du département d'Etat définissent la Guinée Equatoriale  comme une démocratie , mais  observent que , "dans la pratique, le pouvoir est exercé par le président Teodoro Obiang Nguema"; Lors de la dernière élection présidentielle, Obiang a été réélu avec 97 %  des voix, le scrutin  ayant été "entassé de nombreuses fraudes et intimidations".

"La corruption est généralisée". précise un des rapports; la redistribution des recettes pétrolières, entre temps, " se fait sans la moindre transparence, malgré les appels répétés des institutions financières internationales et de certaines personnalités". Enfin, "il y a tout lieu de penser que la manne pétrolière ne profite pas à la population". Et les violations des droits de l'hommes se poursuivent . Un salarié d'une société pétrolière a récemment été battu à en perdre connaissance par des gendarmes, au prétexte  qu'il avait  refusé de verser un pot de vin. En 2002, dix agents de la sécurité de l'aéroport de Bata , la capitale économique,ont été arrêtés pour avoir laissé un Leader de l'opposition embarquer sur un avion à destination du Gabon. Si vous faites partie de l'opposition, ou même si l'on vous soupçonne   d'en fait partie votre vie ne vaut pas cher. Pour me faire une idée plus précise de ce que signifient" Torture" et "violations" dans le contexte de la Guinée Equatoriale, j'ai  consulté Tropical Gangster; de Tobert Klitgaard, un économiste qui a travaillé à Malabo à la fin des années 1980.

 
 

Dans son livre Klitgaard proteste contre les tortures infligés à un collègue local. Celui-ci a été emmené au palais présidentielle de Malabo, les yeux bondés les mains liées dans le dos. On l'a ensuite pendu par les chevilles-"comme un poisson accroché pour  la pesée"-, avant de le plonger dans un tonneau rempli d'eau savonneuse où on l'a maintenu jusqu'à l'étouffement . On le ressortait, on l'interrogeait, puis on le plongeait. Cela a duré plusieurs heures. Ensuite on lui a envoyé des décharger électriques sur les organes génitaux. Enfin, il a été libéré. Même les fonctionnaires étrangers n'ont pas été à l'abri  des violations . John Bennet a été l'Ambassadeur des Etats Unies en Guinée Equatoriale, entre 1992 et 199, et son refus de garder le silence sur de tels abus exaspérait Obiang. Un soir il reçut menaces de mort à l'Ambassadeur même . Je me suis récemment entretenu avec Bennet et il m'a raconté qu'il a rencontré le Président après cet incident." Obiang m'a dit  qu'il  ne parvenait pas à nous croire que quiconque  ait pu menacer l'Ambassadeur des Etats Unies, raconte Bennet avec humour, il jouait très mal la comédie". Peu après , en 1995, l'Ambassadeur a été fermée par Washington en signe de protestation contre la corruption et les violations des droits de l'homme.

Le pays aurait pu disparaître de notre radar géopolitique   si Mobil n'avait pas découvert du pétrole  au large de Malabo à la fin de cette année-là. Il est rapidement devenu évident que le gisement de Zafiro était de classe internationale . Après une décennie de mise en valeur, la production de la Guinée Equatoriale dépasse aujourd'hui les 300 000 barils par jour, ce qui au prix actuel, correspond à près de 5,5 milliards de dollar par an. Un gisement de gaz appartenant à Marathon Oil est aussi devenu une source de production importante, et l'exploration des fonds marins au large de la Guinée Equatoriale se poursuit, les compagnies pétrolières espérant détecter de nouveaux gisements. Lesdites sociétés ont investi plusieurs milliards de dollars en Guinée Equatoriale, et Marathon fore un important puits de gaz naturel. Il existe désormais une ligne hebdomadaire reliant Malabo au Texas, sans escale, ligne baptisée Houston Express.

Aujourd'hui , les sociétés américaines y investissent davantage que dans n'importe quel autre pays d'Afrique, hormis le Nigeria ET L'Afrique du Sud. En 2003, le Gouvernement Bush a fait rouvrir l'ambassade , une décision très critique par les organisations de défense des droits de l'homme, qui y oyaient un geste en faveur  des compagnies pétrolières et d'Obiang lui-même. Frank Ruddy, qui fut ambassadeur des Etats Unies au milieu des années 1980, condamne la politique de Washington , affirmant que l'équipe Bush "soutient ouvertement  ce gouvernement - qui est un gouvernement épouvantable".Obiang n'a que peu d'amis. Il s'est  mis à dos les Espagnols -et, à travers eux, l'ensemble de l'union européenne- en accusant Madrid d'être impliqué dans la tentative de Putsch de Mars 2004. A part les chinois , seul le gouvernement Bush paraît trouver Obiang à son goût. Aucun haut fonctionnaire américain n'a émis la moindre critique envers le régime. Au lieu de cela, en juin 2004, le Secrétaire d'Etat, Colin Powel, et le le ministre de l'Energie , Spencer Abraham, ont chacun  rencontré Obiang en privé à Washington. Lorsque j'ai interviewé Gabriel  Nguema Lima, le fils d'Obiang, il a chanté les louanges de Bush. "Les Etats Unies, comme la Chine, veillent à ne pas aborder les affaires intérieures".

 
 

Source: Courrier International N° 759      Date: 25.02.2005  Mother Jones, San Francisco

 
     

BIENVENUE DANS LA SANGUINAIRE GUINÉE-ÉQUATORIALE - ( DEUXIEME PARTIE)
La moitié des enfants de moins de 5 ans sont sous-alimentés

     
 

Un consultant  sanitaire qui a récemment visité la Guinée Equatoriale pour la première fois depuis 1993 écrit avec consternation dans  l'International Herald Tribune": Malgré le boom pétrolier, je n'ai  vu aucune amélioration en ce qui concerne le niveau de vie des gens modestes".

  En Guinée Equatoriale, près de la moitié des enfants de moins de 5 ans sont sous-alimentés. Même les grandes Villes manquent d'eau potable et d'un système sanitaire digne de ce nom. Un consultant  sanitaire qui a récemment visité la Guinée Equatoriale pour la première fois depuis 1993 écrit avec consternation dans  l'International Herald Tribune":

Malgré le boom pétrolier, je n'ai  vu aucune amélioration en ce qui concerne le niveau de vie des gens modestes". (Obiang n'a rien  de "modeste":en 1999, il a payé 2,6 millions de dollars -cash - une belle demeure à la périphérie de Washington. L'une de ses épouses était autorisé à prélever 10 000 dollars par jour sur sa carte de paiement à la Riggs Bank.)

 
 

Une chose est sûre, pour les sociétés pétrolières occidentales, la Guinée Equatoriale est un partenaire idéal. Presque toutes les réserves du pétrole et du gaz sont au  larges des cotes; aussi est-il relativement facile de sécuriser les gisements. Le personnel d'ExxonMobil et de Marathon vit dans les enceintes grillagées, entièrement autonomes pour ce qui est de l'alimentation électrique , de l'approvisionnement  en eau et des réseaux de communication. Contrairement à ce qui se passe au Nigeria et en Arabie Saoudite, les travailleurs étrangers ne craignent guère pour le maintient la criminalité à un niveau très faible. Les expatriés circulent librement dans les rues défoncées au volant de leur Pick-up et fréquentent les bars les plus réputés, comme La Bamba et le Shangri-La, repaires les professionnelles  qu'on appelle ici des "Combattantes de la nuit" parce qu'elles se disputent les clients potentiels.

Plus important encore pour les compagnies pétrolières , la Guinée Equatoriale est un pays idéal pour faire des affaires. Selon un rapport de 1999 publié par le Fonds Monétaire International, les sociétés pétrolières ont bénéficié, et de loin, "des dispositions fiscales et financières les plus avantageuse de la région".L'Etat n'a tiré que 15 % à 40 % de ses recettes des champs pétroliers, tandis que la norme en Afrique subsaharienne se situait plutôt entre 45ù et 90 %.

Et pourtant,le gouvernement devait toucher 1,5 milliards de recettes cette année, soit environ 3000 dollars par habitant. Mais ce chiffre est trompeur. Pour l'Equato-guinéen moyen, qui doit se débrouiller avec quelque 2 dollars par Jour, 3000 dollars représentent une fortune. Alors, où va l'argent?.

Les relations d'Obiang avec Riggs Bank ont commencé en 1995 et, en 2003, son régime était devenu le plus gros client de l'établissement. En tout, la Riggs avait ouvert plus de 60 comptes, aux membres de son gouvernement et du cercle des dirigeants. Sur  le principal compte en banque Equato-guinéen, connu sous le nom de" Compte Pétrolier", les entreprises déposaient leurs redevances, et il contenait souvent des dizaines de millions de dollars. Rien n'indique que ces versements en eux-mêmes aient été frauduleux, mais la manière  dont Obiang utilisait ce compte en faisait  tiquer plus d'un. Parmi d'autres activités suspectes révélées par le rapport, le régime a transférés ans objection ni vérification  de la part de la Riggs Bank- 35 millions de dollars depuis le "compte pétrolier" vers " deux sociétés inconnues" qui possédaient des comptes dans des pays ayant une législation stricte en matière de secret bancaire.

 
 

Puis il y a eu les " comptes d'investissements".
En 2003, le montant de ces comptes a fluctué entre 300millions et 500 millions de dollars. Il est pour le moins curieux que des fonds constituant l'équivalent du trésor d'un pays soient déposés dans une banque privée, et à fortiori dans un établissement relativement petit tel que Riggs Bank. Plus curieux encore est le fait que les virements effectués depuis  de tels comptes n'aient nécessité qu'une seule signature -celle du Président (Obiang).

Voila une des raisons pour lesquelles on pense qu'Obiang a traité le Trésor public comme sa caisse personnelle.

La gestion des comptes aurait à rire si la richesse d'un pays n'avait  pas été en jeu. La manière  dont les dépôts étaient effectués était parfois du plus haut comique. Simon Kareri, le Responsable de la Riggs qui s'occupait des comptes à partir de la filiale Dupont Circle, s'est rendu  par deux fois à l'Ambassade équato-guinéen, non  loin de la 16e Rue, pour y vendre des valises, qui comme  le précise le rapport de la commission d'enquête  permanente du Sénat ; pesaient près de 30 kg et contenaient 3 millions de dollars en liasses de billets de 100 dollars emballées dans du plastique. Il a rapporté cet argent au siège de la Riggs et l'a déposé sur l'un des comptes d'Obiang . La Banque a aussi encaissée des dépôts en espèces  de plus de 1,4 millions de dollars sur des comptes appartenant à Constancia Mangué Nsué, l'une des femmes d'Obiang . En l'occurrence - comme c'était le cas pour  d'autres dépôts en espèce venus garnir des comptes appartenant à Obiang et à Mangué Nsué-, la Riggs n'a pas signalé  de "pratiques souspectes" à lOffice of the Commptroller of the Currency [OCC, organisme  de contrôle des banques à statut fédéral], comme toute banque est tenue de le faire lorsqu'elle soupçonne l'utilisation de fonds illicites ou des activités de blanchiment .

La commission sénatoriale a découvert  une longue série d'autres activités frauduleuses. La Riggs a aidé Obiang à mettre sur pied Otong SA, une société écran, établie aux Bahamas, sur le compte  de laquelle il a déponsé  11,5 Millions de dollars  en espèce. Signalant ces transactions à des fonctionnaires américaines, la Riggs a défini Otong, à maintes reprises, comme une "société  d'exploitation du bois". La Riggs a également consenti un prêt de 3,75 millions de dollars  au fils Cadet d'Obiang , Teodoro Nguema Obiang, destiné à l'achat d'un  luxueux appartenant en Canifornie.(Teodoro Nguema Obiang propriétaire  de toute une collection de Ferrari , de Lamborghini et de Bentley, a lancé un label de rap à Beverley Hills). Mais toutes ces transactions n'étaient pas effectuées pour le compte d'Obiang:la banque était si laxiste  envers Kareri, le gestionnaire des comptes équatoguinéen, qu'il a pu "transférer plus d'un million de dollars de recettes pétrolières equato-guinéennes sur un compte qu'il possédait dans une autre banque".

D'après la conclusion du rapport du Sénat, "la Riggs Bank a géré les comptes de la Guinée Equatoriale au mépris de ses obligations en matière de lutte contre le blanchiment d'argent, elle a fermé les yeux sur les éléments tendant à prouver qu'on lui confiant des sommes provenant d'un Etat étranger corrompu, sans en avertir les autorités compétentes".

La commission sénatoriale ne s'est pas  contentée d'adresser des reproches à la Riggs. " Les sociétés pétrolières  implantées en Guinée Equatoriale, écrivent les enquêteurs, ont sans doute favorisé la corruption dans ce pays en effectuant des versements considérables à de fonctionnaires équato-guinéens, à leurs familles ou à des structures qu'ils contrôlent , ou ont crée des entreprises avec eux, dans une quasi absence de transparence" Ces concluions sint à l'origine  de l'actuelle enquête de la SEC sur les transactions des sociétés pétrolières. Même si la SEC se refuse à tout commentaire sur les enquêtes en cours, il y a tout  lieu de croire qu'elle étudie d'éventuelle violations de la loi sur la corruption étrangère, qui interdit aux sociétés américaines de verser des pots de vin, que ce soit directement ou indirectement.

 
 

Source: Courrier International N° 759         Date: 25.02.2005   Mother Jones, San Francisco

 

BIENVENUE DANS LA SANGUINAIRE GUINÉE-ÉQUATORIALE - ( TROISIEME PARTIE)
Toute ce que vous voyez appartient à la famille Obiang

     
 
    Comment faites-vous pour écrire ce genre de politesses à un personnage aussi abominable?.demanda Levin. Comment faites-vous pour vous regarder dans la glace?". "Nous avons fait preuve de la plus grande prudence vis-à-vis  de ce monsieur", répondit Hebert."Comment ça, un monsieur? répliquat Levin. Moij'appelle ça un Dictateur."    

Des sociétés américaines comme Chevron Texaco, ExxonMobil, Marathon et Amerada Hess, ont notamment versé plus de 4 millions de dollars pour couvrir les frais de scolarité et de subsistance d'étudiants équato-guinéens aux Etats Unies. Selon le rapport du Sénat, la plupart de ces étudiants "se sont révélés être des enfants ou autre membres de la famille des fonctionnaires équato-guinéens  fortunés ou puissants". Le rapport du Sénat décrit aussi des versements que les compagnies pétrolières ont effectuées pour le compte d'Obiang  et de ses proches.

 
 

Entre 1995 et 2004, des millions de dollars provenant de sociétés pétrolières américaines ont été déposés sur ces comptes- pour ce qui &rait  apparemment des contrats immobiliers sur des comptes extraterritoriaux . De tels versements sont allés , entre autres, à la femme du président, au ministre de l'intérieur , à celui de l'Agriculture, et à au moins un général bien placé.

En 2001, Exxon a versé 175 000 dollars à Constancai Mangué- en tant que  représentante  de la société personnel d'Obiang , Abayak SA-, des fonds destinés à la location d'un complexe qui héberge  le personnel et les bureaux d'Exxon. Exxon a également versé un loyer au ministre de l'Agriculture pour occuper l'une  de ses maisons  et versé 236 160 dollars à une société appartenant au ministre de l'Intérieur. La palme  du loyer le plus exorbitant revient à Amerada Hess, qui loué pour 445 800 dollars un bien immobilier à un parent d'Obiang âgé de 14 ans. Au total, A. Hess a versé près de 1 million de dollars de loyers à des responsables équato-guinéens et à leurs familles, bien que la société  ait affirmé devant la commission du Sénat qu'elle prévoyait de résilier les baux en 2004. A partir de quelle somme un loyer qu'on paie à un adolescent, à un général ou à la femme du président devient-il trop cher?. Il n'est pas facile de répondre à cette question. La Guinée Equatoriale n'est pas un pays normal.

Un résident a observé à propos de l'élite dirigeante: "Tout ce que vous  voyez qui attire votre attention leur appartient" . Un étranger qui connaît bien le pays me l'a décrit comme "Un ranch" appartenant à Obiang. Si par extraordinaire, le président  ou sa famille ne possède pas une chose que vous voulez acquérir, ils l'achèteront avant vous , puis la revendront en s'allouant  au passage un joli bénéfice. Comme le souligne le rapport du Sénat , ce type de "domination économique " signifie que presque toute opération commerciale  a des chances d'enrichir un membre du clan du président."La manière dont les sociétés pétrolières peuvent et doivent réagir à une telle situation pose un certain nombre de problème de principe", constate le rapport. Malheureusement , le gouvernement Bush est loin de donner le bon exemple.

Le bâtiment où il ( le gouvernement américain) a décidé de rouvrir l'Ambassade appartient à Manuel Nguema Mba, ministre de la Sécurité Nationale et Oncle d'Obiang qu'on accuse de pratiquer de la torture. Tant le Département d'Etat américain que la Commission des droits de l'homme des Nations Unies accusent Nguema Mba d'avoir à plusieurs reprises fait torturer  des opposants politiques sous ses propres yeux. Dans l'un des cas, la victime a été battue à mort. Aujourd'hui, Nguema Mba fait payer un loyer au gouvernement américain. Après avoir publié son rapport, la commission sénatoriale a organisé une audience au cours de laquelle le président de la Riggs ainsi que des cadres dirigeants d'ExxonMobil, de Marathon oil et Amerad Hess, ont témoigné  sous serment. Kareri le dirigeant de la Riggs chargé de la supervision des comptes, a invoqué le 5e Amendement pour refuser de répondre.

 
 

En revanche, le PDG de la banque, Lawerence Hebert, a pris la parole, reconnaissant que la Riggs n'avait  pas "été pleinement à la hauteur des attentes des services chargés de la réglementation". Quant à l'absence d'indices d'activités suspectées , il l'a mis sur le compte  d'un système  informatique défaillant. Le Sénateur Carl Levin était stupéfait. "Monsieur Hebert, a-t-il déclaré, vous n'avez pas besoin d'un système informatique pour vous douter de l'existence d'activités suspectées quant votre banque encaisse 30 kg d'espèces acheminées directement dans une valise". Levin n'en était qu'aux hors -d'oeuvre . Il rappela que la Riggs avait invité Obiang à déjeuner à Washington , et que Hebert et trois autres dirigeants lui avaient ensuite envoyé une lettre exprimant la "gratitude" de la banque envers Obiang pour sa visité et saluant la "prudence" de son leadership. "Comment faites-vous pour écrire ce genre de politesses à un personnage aussi abominable?.demanda Levin. Comment faites-vous pour vous regarder dans la glace?". "Nous avons fait preuve de la plus grande prudence vis-à-vis  de ce monsieur", répondit Hebert."Comment ça, un monsieur? répliquât Levin. Moi j'appelle ça un Dictateur."

Puis ç'a été le tour des dirigeants de sociétés pétrolières. Andrew Swiger, vice-président d'ExxonMobil, fut le premier à témoigner. " Les accords que nous avons passés étaient purement commerciaux, assura  Swiger. Ils doivent nous permettre de mener à bien le travail que nous sommes venus faire dans ce pays, c'est-à-dire, mettre en valeur les ressources pétrolières et améliorer  le sort de la population".

"Améliorer quoi?", demanda Levin.
"Le sort de la population", répondit Swiger.

"Je sais que vous êtes tous sur un secteur concurrentiel ; lança Levin. Mais, je ne vois pas de différence fondamentale entre traiter avec un Obiang et traiter avec Saddam Hussein".

Obiang effectue ses investissements personnels via Abayak SA, et c'est pour le compte d'Abayak que les compagnies pétrolières ont fait un certain nombre de leurs versements douteux. Cette société est mystérieuse. Personne n'en connaît la taille , ni ne sait exactement ce qu'elle fait. Mais une note interne de la Riggs,  retrouvée par le Sénat , la décrit comme "une source de revenus importants pour le président". J'ai donc décidé d'enquêter dès mon arrivée en Guinée Equatoriale.

Obiang a plusieurs femmes et de nombreux enfants -quarante, selon certaines estimations-, mais les deux enfants qui comptent le plus pour lui sont Teodoro, le Benjamin de ceux qu'il a eus avec Contancia Mangué et Gabriel, benjamin de ceux qu'il a eus avec sa deuxième femme. En raison de ses habitudes de play-boy, Teodoro a un peu disparu de la circulation l'année dernière, tandis que Gabriel [Nguema Lima], un garçon intelligent  et travailleur , est aujourd'hui vice-ministre des Mines et de l'Energie, alors même qu'il n'a que 30 ans. Son bureau de Malabo est situé au siège du ministère, un bâtiment modeste sur deux niveaux, devant lequel , le jour de mon interview avec  avec Nguema un coq picotait. Ce bureau, bien qu'il soit équipé d'un ordinateur, à écran plat, n'est pas bien grand- dans la plupart des gouvernements , il hébergerait un fonctionnaire de niveau intermédiaire. Au mur est accroché le diplôme que Nguema  a obtenu à l'Alma College (Michigan) . Nguema est devenu le porte parole de son père sur les questions financières. Je lui ai donc posé des questions sur la controverse Riggs. " Si la Guinée Equatoriale voulait faire quelque chose d'illégale, m'a -t-il répondu, le plus simple serait d'ouvrir un compte en Suisse, où personne ne saurait  ce qui se passe". Il soutient que si son gouvernement a fait appel à la Riggs, c'est parce que le département d'Etat lui a recommandé cet établissement. Nous tenions à ce que les sociétés américaines se sentent en confiance".
Quant j'ai interrogé  Nguema à propos d'Abayak, Il l'a décrit comme une société industrielle travaillant dans le secteur de Ciment  et dans celui du Cacao. Je lui ait dit que j'avais essayé  en vain de localiser  le siège  de  l'entreprise. Il s'est gratté la tête. "Hmm, le siége  d'Abayak , c'est une bonne question, a-t-il  lancé, hésitant , l'air  mal aise . Je ne crois pas qu'ils aient  leur siége ici. Je sais qu'ils travaillent depuis ici,  mais ils n'ont pas leur siége ici. Le siége doit être a t il  encore hésité regardant ses pieds- chez mon père, peut être".
Comme la plupart des dictatures, le régime  d'Obiang n'aime pas que les journalistes viennent fouiner . J'ai fait savoir aux autorités que je préparais un livre sur le pétrole et ils n'avaient pas eu l'air de trop s'inquiéter de ma présence... Jusqu'à cette promenade  avec l'ambassadeur d'Espagne, Carlos Robles  Fraga. Ce qui s'en est  ensuivi  en dit long  sur l'influence  du gouvernement américain en Guinée Equatoriale. J'ai rencontré  Robles par hasard , alors que je me trouvais à Ebebiyin pour les festivités de l'indépendance. Nous nous sommes promenés sur la place principale  de la ville, une zone truffée des responsables de la sécurité  et j'ai eu avec lui une conversation  inoffensive de dix minutes. Le lendemain, un conseiller d'Obiang  m'a téléphoné  sur mon portable  et m'a enjoint de quitter la célébration  sous prétexte que  j'avais rencontré "l'ennemi".Après quelque rendez vous  organisés  à la hâte  et de nombreux  propos  rassurants, l'affaire semblait  s'être tassée .Mais, deux jours plus tard, le ministre de l'information, venait me trouver  dans mon hôtel,  accompagnée d'un proche collaborateur du président.

"Peter, vous nous avez causé énormément des problèmes, m'a-t- il dit. Le président m'a appelé trois fois, et lui,  désignant de la tête le conseiller présidentiel , quatre fois". J'étais stupéfait  que le président s'intéresse  de si près à mon cas. "Il était en colère?" demande je. " Nous sommes tous en colère", m'a répondu le ministre. J'allais  devoir quitter le pays . Le conseiller m'a conduit à l'aéroport . Là, on m'a retiré mon passeport et on m'a dit d'attendre dans la salle d'embarquement international. Quant j'ai essayé une heure plus tard, d'envoyer un courrier, on m'a amené au bureau  de la sécurité , où le ministre de l'information n'a pas tardé  à apparaître, suant  comme un boxeur au deuxième round. Il m'a hurlé dessus, tenant des propos un peu incohérents.

"Vous êtes un espion", m'a -t-il  dit, agitant son index dans ma direction. C'est absurde, ai-je répondu, et ,  le coup de bluff d'un collègue à Bagdad, accusé d'espionnage par les services de sécurité de Saddam Hussein , j'ai  dit que , s'il  croyait que  j'étais un espion, il n'avais qu'à me conduire en prison immédiatement

"Faites voir votre ordinateur", m'a -t-il ordonné, Apparemment, je n'ai pas ouvert mon sac assez rapidement, parce que le ministre m'a tapé sur les avant bras  et m'a dit de faire vite.

"S'il m'arrive quoi que ce soit, lui ai-je dit, il y aura un gros problème votre gouvernement et le mien".


"Des menaces?" a t-il rétorqué , pré cisant que, d'ici à une semaine ou deux, il était attendu à Washington  pour des rencontres officielles.

"Si vous me faites  quoique que ce soit, vous n'irez pas à Washington", lui ai je lancé.

Alors, il a fini par céder. Si ce que je disais était vrai - et je n'en savais rien, pas plus que lui- il ne ferait pas  que s'attirer  les foudres  de son président, il  provoquerait la colère du puissant ami du président. Il ne m'a plus touché.

Deux jours après mon expulsion, le président Obiang a rencontré le chargé d'Affaires de l'ambassade  des États Unis qui était venu à l'aéroport pour s'assurer  que j'étais traité correctement  avant de monter à bord  d'un avion à destination du Cameroun. Obiang s'est excusé de mon expulsion  qu'il y avait eu un malentendu , et m'a invité à revenir à titre d'invité personnel.  Ses excuses m'ont étonné : les présidents, tant dans les démocraties que dans les dictatures,  n'aiment pas reconnaître  qu'ils se sont trompés .  Mais Obiang l'a fait et l'explication la plus raisonnable est qu'il craint de déplaire à Washington son indispensable allié.

 
 

 

 
 

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Peter Maass
Source
: Courrier International N° 759  Date: 25.02.2005      Mother Jones, San Francisco

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