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GUINEE EQUATORIALE: Le pétrole de la misère

 
 

La Guinée Equatoriale, selon l'ONG Global Witness (Washington, 2 août 2006)  "est la dictature dont personne ne parle". Eh bien, parlons-en ! Fin juin dernier, le porte-parole du gouvernement équatoguinéen, Miguel  Oyono - un des plus ridicules thuriféraires de la dictature - déclarait à  l'agence espagnole Europa Press que "le respect des Droits de l'Homme et la  démocratie sont une réalité en Guinée Equatoriale"; le pays fait  l'expérience d'un développement économique "impressionnant". Le président  Obiang Nguema restera au pouvoir aussi longtemps que le peuple lui  témoignera sa confiance; les organisations et individus qui affirment le  contraire "vont à contresens d'un développement qu'ils n'ont pas contribué  à réaliser".

 
   Le 8 juillet on apprenait de l'agence de presse chinoise Xinhua qu'"Obiang Nguema a été investi candidat de son Parti démocratique de Guinée  Equatoriale (PDGE) pour l'élection présidentielle prévue en 2009". Ajoutant que le dictateur venait d'être élu candidat "unique et naturel" à la tête  du parti quasi unique pour un nouveau mandat de cinq ans, Xinhua conclut: "Malgré la manne pétrolière qui se déverse depuis les années 1990 sur le  pays, aujourd'hui 3e producteur de brut d'Afrique subsaharienne, l'essentiel de ses habitants continue à vivre dans la pauvreté". L'étude de l'économie pétrolière de Guinée Equatoriale d'un politologue de  l'Université de Berkeley (African Studies Quarterly, Université de Floride,  printemps 2006) confirme qu'Obiang Nguema, après avoir mis fin, en août  1979, au régime de terreur de son oncle Macias Nguema, persévère avec l'Etat  policier et l'appareil dictatorial installés en 1969. Obiang Nguema se  maintient en place avec son clan Esangui qui monopolise le contrôle total du  pays. Les organisations de défense des droits de l'homme le citent comme un  des pires dictateurs de la planète, soulignant les viols grossiers des droits de l'homme et les graves restrictions des libertés civiles et  politiques. "Sous Obiang Nguema, la Guinée Equatoriale est devenue un État  criminel classique" où se multiplient les comportements illicites.

Des ONG comme Amnesty International, Reporters sans frontières et Global  Witness persistent à dénoncer les conditions pitoyables que connaît le  peuple équato-guinéen : arrestations et déten-tions arbitraires, morts en  détention et actes de torture, disparitions, homicides illégaux, procès politiques inéquitables, etc. En juillet 2006, Reporters sans frontières faisait le portrait suivant du dictateur : "Dans le 'Koweit de l'Afrique', rien ne bouge. Depuis 1979, Teodoro Obiang Nguema, réélu en 2002 avec 97,1% des voix, dirige d'une main de fer le seul pays hispanophone du continent.

Après avoir acheté ou envoyé en prison les opposants les plus sérieux en  2002, il continue de mettre au pas une presse déjà très affaiblie par un marché agonisant. Les médias d'État sont à sa botte. En juillet 2003, la  Radio nationale a affirmé qu'il était "le dieu de la Guinée équatoriale" et pouvait "décider de tuer sans que personne ne lui demande des comptes et sans aller en enfer". Ces commentaires étaient corroborés par une déclaration du 14 juin 2006 au journal camerounais Le Messager de l'ambassadeur d'Allemagne, Volker Seitz, accrédité au Cameroun, en RCA et en Guinée Equatoriale: la Guinée Equatoriale n'a pas été en mesure de répondre au gouvernement allemand à propos des questions sur les détentions de divers prisonniers. Tout en soulignant l'intérêt de quelques infrastructures facilitées par l'argent du  pétrole, le diplomate relève que "la majorité de la population continue à vivre dans la misère. Pour elle, la découverte du pétrole n'a rien changé".

Ces divers éclairages sont confirmés par le récent livre de l'anthropologue africaniste espagnol Albert Sánchez, Payasos y monstruos, dans lequel figurent Obiang Nguema et Macias Nguema, aux côtés d'autres personnages grotesques comme Idi Amin Dada (Ouganda), J. B. Bokassa (RCA), Mobutu (Zaïre), etc. Sánchez montre qu'au début des années 90 Obiang Nguema était  sur le point de tomber sous le mécontentement populaire et clanique, sans  oublier la perte de crédibilité internationale; mais la découverte  d'abondants gisements de pétrole l'a sauvé. Selon Sánchez, l'Europe, et  particulièrement l'Espagne, sont responsables de l'arrivée au pouvoir des  Macias et Obiang en raison de leur passivité, et pour avoir accepté en août  1979 le leurre du "Coup d'État de la Liberté" d'Obiang Nguema, qui ne  faisait en fait que reconduire le régime antérieur. Selon Catholic World News, fin 2005, "son Gouvernement est autoritaire, avec les postes  gouvernementaux les plus importants détenus par des parents. Il a été  reconduit au pouvoir trois fois, sans jamais affronter une opposition  sérieuse". Milieu août 2006, le nouveau gouvernement de 59 ministres et secretaries d'État (soit un magistrat pour moins de 10.000 habitants) désigné  par Obiang Nguema (pratiquement tous de son parti quasi unique) confirme ce pouvoir clanique, avec, notamment le frère Antonio Mba Nguema chargé de la  Défense, l'oncle Manuel Nguema Mba, chargé de la Sécurité nationale, sans  oublier fils et autres cousins et beaux-fils.

Après la mise en valeur d'un premier gisement par la société américaine  Walter, vite vendue à ExxonMobil, ce fut la ruée des pétroliers de Houston,  d'une part parce que dans le Golfe de Guinée ils échappent aux troubles du Moyen-Orient, d'autre part parce que, hormis le Nigeria, on y évite le  contrôle de l'OPEP. A ce jour, les ExxonMobil, Chevron, Marathon,  AmeradaHess, Total, Shell, etc. ont investi plus de cinq milliards de  dollars dans les hydrocarbures du Golfe.

Heureux du statut de quasi protectorat américain de son pays, Obiang Nguema s'est montré lâchement arrangeant en matière de partage des revenus du  pétrole et du gaz: alors que la norme des revenus des pays producteurs  oscille entre 45 et 90% du total, la Guinée Equatoriale se contente de 15-30% des ventes. Non seulement le pays est floué d'une part importante des  richesses du sous-sol, mais encore les "modiques" revenus restent en mains  du clan au pouvoir. Facile alors pour les pétroliers américains de se montrer généreux via des projets d'aide. Lors du scandale de l'américaine Riggs Bank (Washington), révélé par une enquête du Sénat suite à une  dénonciation du journaliste d'enquête K. Silverstein, en 2004, est apparu le  fait que cet établissement - fermé depuis lors - abritait tant les fonds  détournés par Pinochet (13 mio de $) que par Obiang Nguema et les siens,  versés par les compagnies pétrolières de Houston (700 mio de $).

Les fonds déposés à la Riggs ont été ventilés vers d'autres banques, au Royaume-Uni et en Espagne. Mais les ExxonMobil, Marathon, etc continuent à  servir à la bande nguemiste l'essentiel des revenus pétroliers du pays après  avoir signé avec elle un accord de discrétion sur leurs intérêts communs.

Dans un rapport de mai 2006, le FMI a jugé une fois de plus que  "Malheureusement, cette richesse n'a pas conduit à une amélioration des conditions de vie des Equatoguinéens, dont la majorité n'a toujours pas accès à l'eau potable". Pas étonnant donc que dans le classement des 100 dirigeants les plus riches de la planète, établi en février 2006 par la  revue new-yorkaise Forbes, la fortune d'Obiang Nguema approche celle de la reine d'Angleterre.

De quoi éveiller des convoitises. En mars 2004 a eu lieu une tentative de renversement d'Obiang Nguema pour accaparer le pétrole. Des membres de l'establishment britannique, hommes d'affaires, politiciens, cadre de l'Union européenne, ainsi que Marc Thatcher, fils de l'ex premier ministre, se sont appuyés sur soixante-dix mercenaires sud-africains et anglais. Ce que l'on appelle maintenant The Wonga Coup (Wonga = argotiquement, membre  argenté de la bonne société) est décrit dans un livre que vient de publier l'auteur britannique Adam Roberts. Le coup a échoué grâce à la vigilance des services secrets sud-africains, qui ont permis l'arrestation des mercenaires  à Harare (Zimbabwe) lors de l'escale de leur avion, ainsi qu'à Malabo. Début  août 2006, l'agence de presse espagnole EFE a relaté le voyage à Londres du Procureur de la République et du ministre des Affaires étrangères de Guinée  Equatoriale pour protester contre les lenteurs de l'enquête de la police britannique. Reste que l'intérêt britannique pour la Guinée Equatoriale subsiste, avec le lancement d'une liaison aérienne hebdomadaire Londres-Bata par la nouvelle compagnie JetAir, en juillet.

Le dictateur Obiang Nguema oscille entre Mr Jekyl et Dr Hyde, notamment par d'occasionnelles mesures de grâce servant a souligner sa magnanimité, que l'opposition qualifie d'actes de propagande, en libérant quelques prisonniers le plus souvent incarcérés sans acte d'accusation, ce qui a été le cas en juin dernier. Parmi eux, figure aussi le militaire qui a tué, aux abords de Mongomo, le fief d'Obiang Nguema, une jeune coopérante espagnole venue pour une brève mission durant ses vacances d'été. Côté compagnies pétrolières, diverses opérations publicitaires visent à marquer leur générosité, comme ExxonMobil, par la lutte anti-malaria, ou en juillet 2006  ce "don" de 20 millions de dollars d'AmeradaHess pour l'amélioration de l'enseignement primaire, en plus du financement, depuis des années, des études aux USA des enfants des notables du régime. Face à ces opérations,les efforts espagnols d'aide à l'enseignement ou de lutte contre l'onchocercose endémique sur l'île de Bioco (ex Fernando Poo) font pâle figure.
 

Teodoro Obiang Nguema:"You are
a good friend and we welcome you."

 

En avril 2006 à Washington, Obiang Nguema a été accueilli pour un petit déjeuner avec le président Bush, puis par la Secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, ce qu'un éditorial du Washington Post a qualifié de "moment sans gloire". D'autres critiques sont venues de nombreux médias et du Sénat. Le  Washington Post dit de l'hospitalité accordée au dictateur équatoguinéen  qu'elle "est probablement la récompense pour le généreux traitement des  firmes pétrolières des USA". Il faut se rappeler qu'avec le vice-président  Dick Cheney, Madame Rice est une transfuge des milieux pétroliers. Lors de  la Conférence de presse, la ministre a remercié Obiang Nguema de sa visite,  le qualifiant de "bon ami des Etats-Unis" (photo). A quoi le dictateur a répondu : "Nous sommes extrêmement satisfaits et espérons que nos relations vont continuer de croître en amitié et coopération".

Pourtant, en novembre 2005 déjà, l'agence de presse Afrique Centrale constata que "le gouvernement se méfie des compagnies américaines"; de sorte que les nguemistes intensifient leurs relations avec la Chine populaire et la Corée du Sud, où le ministre des Affaires étrangères, Pastor Micha Ondo Bile vient d'obtenir  en juillet 2006 de sérieux renforcements des relations bilatérales. Ainsi, en août on a annoncé qu'une quinzaine de sociétés chinoises vont  construire 10.000 logements dans diverses localités du pays. Madame Rice semble n'avoir pas lu le rapport sur les Droits de l'Homme et la Démocratie issu de son Département le 5 avril 2006, qui rappelle que la Guinée Equatoriale est nominalement un État multipartis, mais où le parti d'Obiang Nguema "domine toutes les sphères du Gouvernement". Les élections  présidentielles et législatives sont viciées par de vastes fraudes et par  l'intimidation. En matière de droits de l'homme, le Gouvernement continue à  commettre ou tolère de sérieuses infractions. Sans oublier ce trafic  d'enfants esclaves, dénoncé par un rapport de juin. De tristes réalités  répétées depuis de longues années. La revue IciCémac a souligné début  juillet : "Chez Teodoro Obiang Nguema les années passent, mais rien ne  change". A quoi l'agence de presse Afrique Centrale vient d'ajouter : "Le  miracle guinéen n'est pas pour demain", en particulier pour une population  qui continue de vivre avec 1 $ quotidien, et qui manque d'eau potable, avec les ravages sanitaires que l'on imagine. Une population à laquelle le  dictateur a montré le 3 août 2006 - au 27e anniversaire de son coup d'Etat - son niveau de stupide sollicitude et son talent mensonger. Un correspondant  de l'Agence France Presse a signalé qu'Obiang Nguema a demandé au  gouvernement d'augmenter les prix de l'alcool afin de le réserver aux "gens  riches" et d'empêcher les "pauvres" de boire, car ils "n'ont pas de raison" de le faire. La Radio nationale a complété avec les propos suivants du  généreux despote : "Il faut en finir avec les vices, surtout l'alcool; ce  que l'on voit le plus dans nos villes aujourd'hui, ce sont des soûlards.. En  Guinée Equatoriale il n'existe pas d'extrême pauvreté, il existe ce qu'on  appelle la pénurie, et la pénurie est propre à la mentalité des gens. Si les  gens ne savent pas vivre, ils vivent dans la précarité. En Guinée  équatoriale aujourd'hui. tout le monde vit bien". Une semaine plus tard le  gouvernement démissionnait in corpore, avec ses 51 cadres.
 
Dans l'étude de l'économie du pétrole, citée plus haut, l'auteur estime que "le sous-développement, l'instabilité et le pouvoir autoritaire pourraient tous être atténués en partie avec une modification de la politique étrangère des USA dans la région, notamment en imposant des contrats pétroliers conditionnés par des changements politiques, et en orientant soigneusement des changements. Mais rien de tel à l'horizon : Les fonds déposés à la Riggs ont été ventilés vers d'autres banques, au Royaume-Uni, en Espagne et en Afrique du Sud.

De récentes enquêtes publiées par le Harpers Magazine (New York), le 9 août, attestent que des fonds équatoguinéens ont  nouvellement été déposés aux USA, dans la Independence Federal Savings Bank, avec
l'appui de cadres du Département d'Etat. Le gros des dépôts, selon de  FMI, se trouverait toutefois dans deux établissements bancaires offshore. De  sorte que la Guinée Equatoriale va persister dans la voie habituelle de sa  criminalité, corruption et autocratie. Les choses iraient-elles mieux avec  une plus juste rémunération des ventes de pétrole par les compagnies  américaines ?

Un rapport de l'OCDE du 29 juin 2006, classant une centaine de pays en  matière de degré de corruption dans le financement des crédits à  l'exportation confirme que la cleptocratie d'Obiang Nguema atteint le degré  maximal d'absence de fiablité. Pas étonnant que le taux de croissant du PIB  soit passé de plus de 30% en 2004 à 9% en 2005. Voici qui témoigne de  l'absence de rigueur dans la collecte des recettes de l'or noir et, comme le  notait la revue française Jeune Afrique en février 2006, du manque de transparence dans la gestion et de l'absence de rationalité dans les dépenses.

Le capitalisme familial du clan Obiang Nguema, d'une part, l'aveuglement pétrolier du clan Bush, d'autre part, sont les fauteurs de la misère du peuple équato-guinéen.
Max Liniger-Goumaz



J'avais propose aussi, pour un éventuel encadré, ce court texte suivant :

"President Bush launched an initiative this month to combat international kleptocracy, the sort of high-level corruption by foreign officials that he  called "a grave and corrosive abuse of power" that "threatens our national  interest and violates our values." The plan, he said, would be "a critical  component of our freedom agenda."
Peter Baker, "With Kazakh's visit, Bush Priorities Clash : Autocrat Leads an
Oil-Rich Country". Washington Post. August 29, 2006.

 

Sources:Max Liniger <lingou@hotmail.com>
Date: lundi 9 octobre 2006 14:05

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